Jier JIANG
bio



Trou noir du Savoir:

  1. THE GREAT FLOOD
  2. EVENT HORIZON

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instagram @jier.jiang
jiangjier0506@gmail.com


©2025 Jier Jiang


Par la sculpture et l’installation, Jier Jiang explore la fracture entre vérité et réalité, deux concepts confondus, pourtant bien distincts. Pour l’artiste, la réalité n’est pas une évidence objective, mais se construit à travers des croyances partagées, y compris dans le discours scientifique. 

Dans Une minute avant le trou noir, Jier Jiang traduit cette réflexion en disposant au sol des stèles funéraires gravées des dates effacées du calendrier Grégorien (5-14 octobre 1582), symbolisant la spirale du système solaire et incarnant une temporalité absente. L’artiste soulève une tension entre histoire et astronomie, où les événements de ces jours disparus semblent dissous dans un vide temporel insaisissable. L"insaisissabilité" est au cœur de son travail, cristallisée dans le néologisme "corpo-réel", qui exprime l'idée que le réel ne peut être véritablement appréhendé qu'à travers une interaction physique entre le corps et la matière. Pour l’artiste, il s’agit donc de questionner les fondements de la connaissance “insaisissable” — de l’humanité, du langage et du soi. 

En capturant ce qui pourrait être vu comme "une part du réel", chaque œuvre de Jier Jiang détourne les postulats des théories scientifiques rejouées dans les musées d’histoire naturelle, poussant le spectateur à reconsidérer sa perception de la vérité et de l'authenticité. Des vitrines d’archivage aux images de la "mer lunaire" de la NASA, l’artiste met en scène une pseudo-vérité où rien n’est laissé au hasard. Cette confrontation est accentuée par la récurrence du mot “Trou” dans les titres, métaphore polysémique jouant du rapport signifiant-signifié. Cette dimension reflète l’influence de Barthes, Boltanski et Lacan, penseurs de la déconstruction du langage, de la mémoire collective et de l’inconscient, dont l’artiste s’est imprégnée depuis son arrivée en France à 23 ans. Pour “combler les trous”, l’artiste présente un Entretien infini dans une cave souterraine, où deux IA dialoguent sur la question : « Ce monde est-il réel ? ». Au mur, les mots « And when does it start and when does it end » se rejoignent sans commencement ni fin, soulignant un réel insaisissable, où seul l’artificiel semble incarner la vérité humaine.

Anne-Laure Peressin








Jier Jiang / Délimiter l’indicible

Jier Jiang est née en Chine en 1996. Son travail, décliné à travers la sculpture, la photographie et l’installation, se ramifie comme une question d’une richesse vertigineuse. En substance, cette question consiste en ceci : « Qu’y a-t-il derrière ce que nous nommons ‘réalité‘ ? ».

L’exposition « Event Horizon », présentée en juin dernier aux Beaux-Arts de Paris à l’occasion du diplôme de Jier, s’ouvre sur une incongruité : les ajustements nécessaires à l’instauration du calendrier grégorien ont fait disparaître dix jours, dans la nuit du 5 au 15 octobre 1582. Cette déchirure dans le tissu du temps, Jier Jiang l’investit pour interroger le rapport entre pouvoir et réalité. Si une puissance politique — ici le pape Grégoire XIII, peut ordonner la disparition de dix jours, c’est tout notre rapport à la réalité objective du temps qu’il convient de remettre en question.

Dix plaques de calcaire, une pour chacun de ces jours sacrifiés, sont disposées sur le sol, dans la position qu’occupaient le Soleil et les planètes du système solaire le 4 octobre 1582 à 23:59, une minute avant le néant. Jier le compare à un trou noir, filant une métaphore astronomique qui accompagne la suite de l’exposition.

Il est intéressant de remarquer que, si ces jours n’ont pas existé, nous pouvons en parler. Je peux par exemple écrire : « le 9 octobre 1582, dans la nouvelle Galerie des Cartes Géographiques, Ignazio Danti mettait la dernière touche à une carte de la Sardaigne ». Sauf que rien n’a eu lieu le 9 octobre 1582. Personne n’est né, personne n’a peint, personne n’est mort. S’il me permet d’ainsi convoquer le néant, c’est l’édifice du langage que nous devons alors interroger.

Ce que Jier Jiang pointe du doigt, ce sont tous les paravents qui s’interposent entre le réel et nous et que nous prenons pour le réel. Parmi ces paravents, le discours scientifique tient une place hégémonique dans notre partage du sensible contemporain. Son apparence de neutralité voile pourtant des fractures inévitables dans l’étendue des connaissances humaines.

L’installation The Hole of the ‘Lunar Seas’, Part I : Museum est un empilement de boîtes en verre, vides. Au fond de chaque boîte, un cartel métallique semblable à ceux que l’on trouve dans un muséum d’histoire naturelle décrit son contenu absent. L’une des boîtes est alors censée contenir une méduse Pelagia noctiluca retrouvée dans la Mer de Tranquillité, sur la Lune, en 1582. Ce jeu d’absence et de quiproquo entre des espèces marines terrestres et la dénomination fallacieuse de « mer » pour décrire les plaines lunaires nous interroge sur les possibles « trous noirs » congénitaux du discours scientifique. Puisqu’il n’y a pas d’eau sur la Lune, pourquoi utiliser ce mot ? Par commodité, évidemment, mais n’est-ce pas admettre un certain relativisme à la racine d’un système de connaissances supposé objectif ?

Plus loin flottent plusieurs impressions photographiques sur film transparent. Elles figurent des photographies de fossiles, dont les négatifs ont été développés, puis retournés, de telle manière qu’elles semblent émerger du néant. Apparitions flottantes, placées au milieu d’un couloir, elles impliquent un contact physique, même léger. Ce rapport à l’oeuvre, que Jier qualifie de « corporéel », passe par l’abandon du langage.

Comme ces images, le trou noir nous confronte à l’absence, au fantôme. Que sont ces fossiles sinon d’éternelles inconnues dans l’équation de la connaissance humaine ? Nous aurons beau exhumer tous les dinosaures du monde, jamais personne ne les entendra rugir. 

La dernière salle de l’exposition, une petite cave plongée dans le noir, regroupe trois éléments complémentaires : un télescope pointé vers le trou noir qui occupe le centre de notre univers ; une installation sonore de 6mn qui retrace le dialogue de deux IA à partir de la question « Ce monde est-il réel ? » ; des néons disposés en cercle autour de la cave et formant la phrase « and when does it start and when does it end ».

L’entretien des deux IA tourne en boucle, s’achève par la question de départ et s’interrompt à chaque fois qu’un visiteur pose son oeil sur le télescope, comme si les différents éléments technologiques formaient un microcosme dont nous serions exclus. La phrase infinie, quant à elle, nous ramène à la naissance et à la mort de toute chose. Elle est la question première et dernière, l’horizon de toute l’aventure humaine, l’horizon des évènements.

Par son travail d’une sensibilité redoutable, Jier Jiang désigne les déchirures dans les paravents du réel : faillibilité du discours scientifique, relativisme de l’idée de temps, tromperies du langage, soupçons technologiques… Ces trous noirs, ces questions sans réponses, voilà en fin de compte ce qu’il y a de plus réel. Le propre du discours artistique, c’est de circonscrire ce sur quoi le logos échoue : l’absence, la mort, l’indicible. Faire tomber les paravents, nous placer au bord de l’abîme, et nous laisser le contempler.

Armand Camphuis